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Chemins de la radicalisation

La machine à attention n’a pas été construite pour radicaliser qui que ce soit. Elle a été construite pour retenir l’attention. Or les contenus extrêmes retiennent bien l’attention. C’est dans ce recoupement que se loge ce préjudice.

Comment lire cette page. Touchez n’importe quel mot souligné pour voir le terme académique précis et une courte définition. Dépliez un encadré « Pour aller plus loin » pour les preuves et les points encore contestés. Le texte principal se suffit à lui-même : vous pouvez sauter les deux et saisir quand même tout l’argument.

Nul besoin d’une conspiration pour expliquer pourquoi les contenus extrêmes se propagent : un système qui récompense l’engagement fait remonter tout ce qui garde les gens devant l’écran, et l’indignation, la peur et le « nous contre eux » les y gardent. Mais ceux qui utilisent ce système pour recruter et inciter agissent avec une intention délibérée. Comme pour les acteurs étatiques, la machine en dessous est émergente et commerciale ; l’abus qui s’y superpose ne l’est pas.

La même machine, des croyances très différentes

Le signe le plus clair que tout cela tient à la machine, et non à une idéologie en particulier, c’est que le même schéma se retrouve derrière des mouvements qui se haïssent. Les croyances sont opposées. La mécanique est identique.

Trois choses que la machine offre de façon fiable à quiconque cherche à se constituer une audience :

La portée. Parmi des millions de personnes, un recruteur n’a besoin que des quelques-unes qui sont réceptives. Le ciblage qui trouve des clients pour un produit trouve aussi les personnes seules, celles qui sont en colère et celles qui cherchent une cause.

L’appartenance. Un groupe qui donne à quelqu’un le sentiment d’avoir été choisi exerce l’attraction la plus ancienne qui soit. En ligne, ce groupe est disponible instantanément, à toute heure, pour quiconque a le sentiment de ne pas en avoir.

L’escalade. Il y a toujours quelque chose un cran plus loin, et un système qui trie les contenus selon ce qui retient l’attention continue de le proposer. Un ressentiment léger suscite plus d’engagement que le calme ; un ressentiment vif en suscite plus qu’un ressentiment léger. La pente ne va que dans un sens.

Le recrutement islamiste : le premier modèle

La première version de cette histoire à atteindre le grand public a été celle de l’organisation dite État islamique. Le recensement réalisé en 2015 par J.M. Berger et Jonathon Morgan pour la Brookings Institution a identifié au moins 46 000 comptes Twitter utilisés par des partisans de l’EI fin 2014 — une opération coordonnée, en réseau, qui se servait de plateformes grand public ordinaires pour étendre sa portée et attirer des recrues vers des canaux privés. Quand les plateformes ont fini par sévir, l’opération ne s’est pas arrêtée ; elle a migré vers des applications plus fermées. La leçon que d’autres en ont tirée n’était pas l’idéologie. C’était la méthode.

Violence d’extrême droite : de Christchurch à Buffalo

La même méthode a été mise au service de la politique opposée. En 2019, l’auteur de l’attaque contre les mosquées de Christchurch, actif dans des espaces d’extrême droite en ligne, a diffusé son attaque en direct et publié un manifeste écrit conçu pour se propager — comme l’a documenté la Commission royale d’enquête (2020) de Nouvelle-Zélande.

Trois ans plus tard, le rapport d’enquête du procureur général de l’État de New York sur la fusillade de Buffalo en 2022 a retracé le parcours avec une précision inhabituelle. Il a conclu que des plateformes marginales avaient radicalisé le tireur, que des services de diffusion en direct avaient été transformés en armes pour faire connaître l’attaque et inciter à l’imitation, et — le détail qui compte le plus ici — qu’il avait regardé les images de Christchurch sur 4chan. Le chemin a franchi les frontières entre les plateformes, et entre les affaires : une attaque est devenue le modèle de la suivante. C’est la machine qui fonctionne exactement comme elle a été conçue, tournée vers une fin qu’aucun ingénieur n’avait voulue.

La violence incel : encore la même forme

Le schéma se répète dans le coin le plus extrême de la manosphere. Le mouvement plus large attribue les difficultés des hommes principalement aux femmes et au féminisme ; à sa frange, ce ressentiment a précédé des violences bien réelles. Le contenu n’a rien de commun avec les deux cas ci-dessus. La mécanique — portée, appartenance, escalade — est, là encore, la même.

Ce que voient les services de sécurité

Plusieurs services de sécurité européens décrivent désormais le même glissement dans leurs propres dossiers : une radicalisation qui commence en ligne, et de plus en plus tôt. Ils décrivent où elle se produit et qui est concerné, et non le système qui classe les contenus — un constat plus étroit que la discussion sur les systèmes de recommandation (recommender systems), plus bas, et qui la corrobore sans en apporter la preuve. Le rapport annuel 2025 de l’AIVD néerlandais a constaté que les jeunes représentent désormais un tiers des dossiers djihadistes qu’il suit.

MI5 (Royaume-Uni), octobre 2025 : le directeur général Ken McCallum a déclaré, dans son point annuel sur la menace, qu’une arrestation pour terrorisme sur cinq, sur les 232 de l’année écoulée, concernait des enfants (chiffres du Home Office : 43 sur 232 en Grande-Bretagne sur l’année close en mars 2025, des personnes âgées de 17 ans ou moins) — un chiffre qui exige « une réflexion nouvelle » et une réponse de l’ensemble du gouvernement. Le point d’octobre 2024 avait documenté un triplement du nombre de moins de 18 ans visés par une enquête, concentré dans le terrorisme d’extrême droite « nourri par une propagande qui montre une fine compréhension de la culture en ligne ».

BfV (Allemagne), juin 2025 : le rapport 2024 du service allemand de renseignement intérieur a recensé 57 701 infractions liées à l’extrémisme en 2024 — un record absolu, en hausse de 46 % par rapport à 2023. Le potentiel extrémiste de droite a progressé de 23 %, pour atteindre 50 250 personnes. Le rapport qualifie les groupes de discussion extrémistes de « catalyseurs » de la radicalisation, et Internet d’espace facilement accessible aux très jeunes, dont certains sont mineurs ; le rapport du Land de Rhénanie-du-Nord–Westphalie pour la même année avait pour titre « l’extrémisme devient plus jeune et plus numérique ».

En France, le ministère de l’Intérieur constate depuis 2023 « un rajeunissement sensible et préoccupant des porteurs de projets violents dont les mineurs représentent désormais une part très significative », et fait de la prévention de la radicalisation en ligne une priorité, « dans un contexte de rajeunissement des publics et de l’amplification du phénomène par les réseaux sociaux et les plateformes ».

Est-ce l’algorithme qui en est la cause ?

La version populaire de cette histoire, c’est le « rabbit hole » : le système de recommandation (recommender system) prend une personne ordinaire et la conduit, clic après clic, jusqu’à l’extrémisme. La réponse honnête, c’est que les résultats de la recherche divergent réellement. Une vaste étude a constaté que les utilisateurs migraient vers des contenus plus extrêmes au fil du temps (Ribeiro et ses collègues, 2020). Une seconde, qui suivait plus de 300 000 personnes sur la plateforme et en dehors, a trouvé peu d’éléments indiquant que l’algorithme lui-même en est le moteur — la demande de l’utilisateur, et les liens venus d’ailleurs, comptaient davantage (Hosseinmardi et ses collègues, 2021).

La lecture prudente se situe entre les gros titres. La machine est le terrain sur lequel cela pousse, et l’accélérant qui s’y ajoute : elle rend moins coûteux de trouver des contenus extrêmes, de se trouver les uns les autres et de monter d’un cran. Ce n’est pas une cause simple qui transforme des gens ordinaires en tueurs. Comme pour le débat sur la santé mentale ailleurs sur ce site, la corrélation et le mécanisme sont plus nets que la simple flèche causale — et le dire clairement, c’est ce qui garde l’argument honnête.

Pourquoi l’antidote est le même

Parce que le mécanisme est aveugle à l’idéologie, la défense est la même pour toutes : comprendre comment il fonctionne. C’est tout l’argument de ce site, appliqué à son cas le plus sombre. La réponse se divise ensuite en trois — une conception plus sûre des plateformes, qui traverse chacune des pages de ce site ; l’action des forces de l’ordre, parce que le recrutement et la violence sont des crimes délibérés ; et, de la façon la plus immédiate, la vigilance des proches d’une personne en train de se laisser entraîner. La page sur la façon dont les réseaux recrutent les jeunes et le guide Que faire sont les compléments pratiques de celle-ci.

La partie contestée — le système de recommandation conduit-il à la radicalisation ?

C’est le domaine le plus exagéré de tout le débat, dans un sens comme dans l’autre ; il vaut donc la peine d’être précis.

Ce qui plaide pour. Ribeiro et ses collègues (2020) ont audité des centaines de chaînes YouTube et des dizaines de millions de commentaires, et ont constaté que les utilisateurs migraient de manière constante de communautés plus modérées vers des communautés plus extrêmes, et que des chaînes plus extrêmes étaient accessibles par les recommandations. Ils ont toutefois pris soin de préciser que leurs travaux montraient que cette migration a lieu, et non pourquoi — ils n’apportent qu’un « faible éclairage » sur la cause.

Ce qui plaide, pour l’essentiel, contre. Hosseinmardi et ses collègues (2021) ont suivi un panel représentatif de plus de 300 000 personnes sur l’ensemble du web, et pas seulement sur YouTube. Ils ont constaté que la consommation de contenus radicaux était faible et stable, dominée par les préférences des utilisateurs et par les liens venus d’autres sites, avec « peu d’éléments indiquant que l’algorithme de recommandation de YouTube oriente l’attention » vers ces contenus. Un travail apparenté (Chen et ses collègues, 2023) a constaté que le système propose davantage de contenus extrêmes principalement aux personnes qui manifestent déjà du ressentiment — il amplifie une demande existante plutôt qu’il ne la fabrique.

Ce qui en reste. L’affirmation forte — que l’algorithme convertit à lui seul des utilisateurs ordinaires en extrémistes — n’est pas bien étayée. L’affirmation plus modeste, mais plus solide, est la suivante : les plateformes abaissent chacun des coûts de la radicalisation (trouver le contenu, trouver le groupe, monter d’un cran, diffuser le résultat), et elles fournissent en priorité du contenu extrême à ceux qui penchent déjà dans ce sens. Le récit du parcours d’un homme que Kevin Roose a publié dans le New York Times en 2019 est une illustration frappante du mécanisme, pas une preuve de sa fréquence. Tenir les deux moitiés à la fois est la seule position honnête.

Pourquoi cette page traite les cas avec prudence

Les affirmations factuelles de cette page reposent sur des enquêtes officielles et des travaux évalués par les pairs, et non sur les documents des auteurs des attaques. L’attaque de Christchurch est documentée par une Commission royale d’enquête néo-zélandaise (dont le mandat portait sur les agences de l’État, et non sur les plateformes — nous l’utilisons donc pour les faits établis concernant son activité en ligne, et non pour une conclusion sur la responsabilité des plateformes). La fusillade de Buffalo est documentée par le rapport d’enquête du procureur général de l’État de New York. Les chiffres sur l’EI proviennent d’un document d’analyse de la Brookings Institution.

Nous ne décrivons ces faits qu’au niveau que les enquêteurs ont choisi de rendre public, et nous nous abstenons délibérément de reproduire des manifestes, de nommer les auteurs ou d’exposer des méthodes — nommer et détailler les techniques aide ceux qui les utilisent et traumatise à nouveau les survivants ; c’est la même retenue que sur la page Recrutés pour nuire. Et nous n’affirmons rien sur les raisons pour lesquelles une personne en particulier a agi : le sujet ici est le mécanisme à l’échelle de la population, et non le diagnostic d’une personne.

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Système de recommandation (recommender system)

La catégorie d’algorithmes qui décident de ce que chaque utilisateur voit ensuite — le fil, la file de lecture automatique, le panneau « à suivre ». Ils sont optimisés pour prédire et maximiser l’engagement (temps de visionnage, clics, partages), et non la vérité, le bien-être ou la cohésion sociale. Tout ce qui retient l’attention est mis en avant ; le système n’a aucune idée de ce que le contenu signifie.

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Chemin de la radicalisation (radicalisation pipeline)

Le parcours par lequel une personne passe d’opinions courantes à des opinions extrêmes — ici, la suite de contenus, de communautés et de contacts qui montent en intensité au fil du temps. Les chercheurs débattent de la part de ce déplacement qui revient aux recommandations de la plateforme et de celle qui revient à la demande de la personne elle-même ; l’existence du chemin est mieux établie que sa cause unique.

Sources

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