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Journalisme

Le journalisme a échoué. Il a aussi démasqué des présidents, brisé des monopoles et, selon le propre décompte de l’ICIJ, fait rentrer 1,3 milliard de dollars dans les caisses publiques. Les deux sont vrais.

Comment lire cette page. Touchez un mot souligné pour voir le terme précis et une courte définition. Dépliez un encadré « Pour aller plus loin » pour les preuves et les points contestés. Le texte principal se suffit à lui-même : vous pouvez ignorer les deux et saisir quand même tout l’argument.

Les échecs, reconnus honnêtement

Les critiques habituelles adressées à la presse méritent d’être énoncées clairement. La concentration de la propriété : là où quelques personnes fortunées possèdent les grands médias, les rédactions ont une raison d’éviter les sujets qui déplairaient à leurs propriétaires, sans que personne ait à donner d’ordre — une autocensure discrète. L’emprise des annonceurs : des rédactions qui ménagent les entreprises qui leur achètent de l’espace publicitaire. La dérive vers le clickbait : dès que les médias dépendent du trafic en ligne, les titres sont écrits pour être cliqués plutôt que pour informer, et les médias importent ainsi la logique même que ce site critique chez les réseaux sociaux. Le faux équilibre, qui présente une opinion marginale comme l’un de deux camps égaux, a donné aux positions marginales un poids que les preuves ne leur accordent pas, de la façon la plus visible sur la science du climat. Enfin, avec le journalisme de meute (pack journalism), les journalistes suivent l’exemple les uns des autres au lieu de vérifier par eux-mêmes : une prémisse fausse peut alors se répandre au même moment dans tout le système médiatique.

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Faux équilibre (false balance, both-sidesism)

Présenter deux camps comme à égalité quand les preuves ne le sont pas, c’est-à-dire donner à une opinion marginale autant de temps d’antenne qu’à un consensus écrasant, au nom de l’« équilibre ». C’est ainsi qu’une question tranchée (la science du climat, la sécurité des vaccins) peut passer pour une controverse ouverte. L’industrie du doute fabriqué l’exploite délibérément : nul besoin de gagner le débat, il suffit de le faire paraître ouvert.

Sources

  • Oreskes, N. & Conway, E.M. (2010), Merchants of Doubt, Bloomsbury.

Et la malhonnêteté pure et simple : les inventions de Jayson Blair au New York Times et de Claas Relotius chez Der Spiegel ; les citations plagiées de Johann Hari chez The Independent, et ses attaques sous pseudonyme contre ses détracteurs. Des échecs institutionnels graves, et documentés. Dans chaque cas, ce sont d’autres journalistes qui les ont révélés. C’est cela, le mécanisme de correction.

Ce qu’est le journalisme quand il fonctionne

Le bon journalisme se définit par la façon dont le travail est fait, non par le média qui le publie. Dans The Elements of Journalism, Kovach et Rosenstiel décrivent les disciplines qui distinguent le journalisme des autres formes de communication. La vérification : plusieurs sources indépendantes, et accepter d’abandonner un sujet qui ne peut pas être confirmé. La transparence : montrer son travail, d’où vient l’information et ce qui n’a pas pu être confirmé. L’indépendance : servir l’intérêt public plutôt que la source, l’annonceur ou le propriétaire. La responsabilité : corriger ses erreurs publiquement et rapidement.

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Vérification (verification)

La discipline qui consiste à confronter une affirmation à des preuves indépendantes avant de la publier, et à accepter d’abandonner un sujet qui ne tient pas. C’est le trait qui sépare le plus nettement le journalisme de la propagande : la propagande ne cherche pas à savoir si une chose est vraie, elle cherche à provoquer une réaction. La vérification est lente et coûteuse. C’est précisément pour cela que les systèmes optimisés pour l’engagement la contournent.

Sources

  • Kovach, B. & Rosenstiel, T. (2014), The Elements of Journalism, Three Rivers Press.

La propagande et la désinformation n’ont aucun de ces mécanismes. Elles ne cherchent pas à vérifier. Elles cherchent à produire une réaction émotionnelle ou un comportement précis.

Ce que le journalisme a réellement accompli

Un président a démissionné

L’enquête de Bernstein et Woodward au Washington Post a maintenu l’étouffement de l’affaire du Watergate sous les yeux du public, jusqu’à ce que les auditions du Sénat et les enregistrements de la Maison-Blanche établissent que Nixon l’avait autorisé. Nixon a démissionné en 1974.

Un monopole a été brisé

L’enquête d’Ida Tarbell sur la Standard Oil, publiée en dix-neuf parties dans McClure’s Magazine de 1902 à 1904, a contribué à provoquer l’arrêt de démantèlement rendu par la Cour suprême en 1911.

Des abus ont été révélés

L’enquête Spotlight du Boston Globe, en 2002, sur la dissimulation systématique par l’Église catholique d’abus commis sur des enfants, a remporté le prix Pulitzer et a conduit à des révélations dans le monde entier et à des réformes institutionnelles.

Une fraude financière a été documentée

Des journalistes coordonnés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) ont révélé les Panama Papers : 11,5 millions de documents qui montrent comment les plus fortunés utilisent des structures offshore pour éviter l’impôt. Selon le dernier décompte de l’ICIJ (avril 2025), ce travail a fait rentrer dans les caisses publiques 1,3 milliard de dollars d’arriérés d’impôts et de pénalités, un chiffre dont l’ICIJ dit lui-même qu’il est presque certainement inférieur au total réel.

La question qui compte

La question n’est pas « le journalisme est-il parfait ? ». C’est « que fait le journalisme quand il se trompe ? ». Dans les cas documentés ci-dessus, la correction est venue, douloureusement, publiquement, imparfaitement, mais elle est venue. Les algorithmes de recommandation qui décident de ce que vous montre un fil n’ont aucun mécanisme de correction qui leur soit propre : une étiquette ou une note de lecteur peut être ajoutée à un contenu après qu’il a circulé, mais rien n’enregistre ce que le classement a montré, et à qui, ne constate qu’il s’est trompé, ni ne le fait savoir. La désinformation soutenue par un État ne cherche pas à être corrigée. Cette asymétrie compte.

Comment nous le savons : l’asymétrie entre les erreurs du journalisme et la désinformation

Ce site n’affirme pas que le journalisme est fiable et que les autres sources ne le sont pas. Son affirmation est plus limitée, et plus facile à défendre : le journalisme, dans ce qu’il a de meilleur, repose sur une méthode (vérification, transparence, indépendance, responsabilité) conçue pour repérer et corriger ses propres erreurs. Les affaires d’invention le prouvent par l’exemple le plus dur : Blair, Hari et Relotius ont été des échecs graves, et dans chaque cas, ce sont d’autres journalistes, appliquant cette même méthode, qui les ont révélés. Le mécanisme est imparfait et lent, mais il existe, et il a fonctionné.

Ce qui manque à la désinformation, par construction. Une opération de propagande ou un fil classé selon l’engagement n’a rien d’équivalent. La désinformation ne cherche pas à être exacte : se tromper n’est donc pas pour elle un dysfonctionnement. Un algorithme de recommandation n’a aucune notion de ce que serait avoir publié une contre-vérité. L’argument porte sur la présence ou l’absence d’un mécanisme de correction. Il ne prétend pas qu’un média donné soit digne de confiance un jour donné.

Qui tient le compte

Le mécanisme de correction ne fonctionne que là où les journalistes peuvent faire leur travail. Deux organisations recensent les endroits où ils ne le peuvent pas.

Le Classement mondial de la liberté de la presse

Reporters sans frontières (RSF), fondée en 1985 à Montpellier par quatre journalistes et installée à Paris, publie chaque année le Classement mondial de la liberté de la presse (World Press Freedom Index). Il compare le niveau de liberté dont jouissent les journalistes et les médias dans 180 pays et territoires, et donne à chacun un score de 0 à 100. Ce score combine un décompte des exactions commises contre les journalistes et les médias avec les réponses de spécialistes de la liberté de la presse à un questionnaire de RSF. Ces spécialistes sont des journalistes, des chercheurs, des universitaires et des défenseurs des droits humains. Le questionnaire couvre cinq indicateurs : contexte politique, cadre légal, contexte économique, contexte socioculturel et sécurité. Le score tient donc pour partie du décompte, pour partie du jugement ; chaque édition est un instantané de l’année civile qui la précède.

Le Committee to Protect Journalists

Le Committee to Protect Journalists (CPJ), une organisation américaine à but non lucratif, défend depuis 1981 le droit des journalistes à couvrir l’actualité en sécurité et en toute liberté. Depuis 1992, il recense les journalistes tués, emprisonnés ou disparus en lien avec leur travail. Chaque cas est confirmé par au moins deux sources crédibles avant d’entrer dans les données du CPJ. L’organisation fait campagne pour les journalistes emprisonnés et apporte une aide d’urgence à ceux qui sont en danger.

Sources

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