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Tribunaux & responsabilité

Pendant des décennies, les fabricants de tabac ont été protégés par un argument : ils vendaient un produit légal. Leur responsabilité a été engagée lorsque les tribunaux ont admis que le produit était conçu pour créer une dépendance, et que les entreprises le savaient. Ce même argument est aujourd’hui plaidé contre les plateformes de réseaux sociaux, et les deux premiers jurys à l’entendre l’ont accepté, dans des verdicts qui ne sont pas encore définitifs.

Comment lire cette page. Touchez un mot souligné pour voir le terme juridique précis et une courte définition. Dépliez un encadré « Pour aller plus loin » pour les preuves et les points contestés. Le texte principal se suffit à lui-même : vous pouvez ignorer les deux et suivre quand même tout le raisonnement.

La théorie juridique

La Section 230 protège les plateformes de toute responsabilité pour les contenus publiés par leurs utilisateurs. Mais certains choix de conception — les contrôles parentaux proposés, la manière dont l’âge d’un utilisateur est vérifié, la difficulté de supprimer un compte, le fait d’avoir averti ou non les utilisateurs de ce que l’entreprise savait — ne sont pas des contenus. Ce sont des décisions d’ingénierie. Les tribunaux jugent désormais que les plateformes peuvent être tenues responsables d’une conception défectueuse, même lorsqu’elles ne peuvent pas l’être pour des contenus nuisibles. La place des fonctionnalités propres au fil — le défilement infini, la lecture automatique, l’algorithme de recommandation, le moment choisi pour les notifications — est la limite qui reste à tracer : la juge fédérale chargée du principal contentieux américain a jugé ces demandes irrecevables en 2023, tandis que la cour d’appel fédérale du troisième circuit a laissé se poursuivre en 2024 une action visant les recommandations de TikTok.

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Responsabilité du fait des produits / défaut de conception (product liability / design defect)

Une branche du droit qui tient le fabricant d’un produit pour responsable lorsque ce produit est conçu d’une manière dont le danger était prévisible — indépendamment de ce qu’un utilisateur en a fait. Appliquée aux plateformes, cette action contourne en partie la Section 230 : elle ne porte pas sur les contenus publiés par les utilisateurs (couverts par l’immunité), mais sur les propres choix d’ingénierie de l’entreprise (non couverts). L’action voisine pour « défaut d’avertissement » (failure to warn) soutient que l’entreprise connaissait les préjudices, par des études publiques ou par ses propres recherches, et n’en a pas averti les utilisateurs.

Sources

La vague de procès

  • Octobre 2022. Des dizaines d’actions pour préjudice corporel liées à l’usage des réseaux sociaux par les jeunes ont été regroupées dans une procédure de multidistrict litigation (MDL 3047) devant le tribunal fédéral du district nord de Californie. Des actions de districts scolaires y ont été ajoutées par la suite, et en septembre 2026, 3 383 actions y avaient été déposées.
  • Octobre 2023. Plus de 40 États américains ont poursuivi Meta pour les préjudices causés aux enfants et aux adolescents : 33 d’entre eux ensemble, devant le même tribunal fédéral que la MDL, et huit devant leurs propres tribunaux d’État.
  • 14 novembre 2023. La juge fédérale qui supervise la MDL a statué que ni la Section 230 ni le Premier amendement ne protègent les plateformes contre les actions visant certains de leurs propres choix de conception — le défaut d’avertissement, et des fonctionnalités comme l’absence de contrôle parental, des vérifications d’âge insuffisantes ou les obstacles à la suppression d’un compte —, tandis que les actions visant le fil sans fin, les algorithmes de recommandation et le moment choisi pour les notifications ont été jugées irrecevables.
  • 27 août 2024. La cour d’appel du troisième circuit a jugé que TikTok devait répondre d’une action en justice après que son algorithme a exposé une enfant de 10 ans à un défi dangereux qui a entraîné sa mort.
  • 26 août 2026. L’action des États n’a pas abouti à un verdict : quelques jours après l’ouverture du procès, Meta a conclu un accord avec 51 procureurs généraux américains (47 États, le district de Columbia, Porto Rico, les Samoa américaines et les îles Mariannes du Nord) — au minimum 12,1 milliards de dollars et jusqu’à 17,1 milliards sur dix ans et, pour les moins de 18 ans, une limite quotidienne par défaut de deux heures, un blocage entre minuit et 6 h, aucun compteur de « j’aime » visible et aucun filtre esthétique, le tout contrôlé par un auditeur indépendant. Le tribunal a homologué le jugement d’accord (consent judgment) le jour même ; Meta a nié les accusations et n’a reconnu aucune responsabilité.
  • 1er septembre 2026. Les procédures propres aux familles et aux districts scolaires ne font pas partie de cet accord : 3 208 actions étaient pendantes dans la procédure regroupée.
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Multidistrict litigation (MDL)

Une procédure américaine qui regroupe devant un seul juge, pour la phase commune qui précède le procès, de nombreuses actions distinctes aux demandes semblables : les preuves sont réunies une fois, et non des milliers de fois. Ce n’est pas une action de groupe (class action) : chaque affaire garde son identité propre et peut être jugée séparément. La MDL 3047 regroupe les actions sur les préjudices causés aux jeunes par les réseaux sociaux ; son ampleur (des milliers d’affaires) explique déjà en partie le poids de ces procédures.

Sources

Mars 2026 : les premiers verdicts

Des jurys du Nouveau-Mexique et de Californie ont rendu des verdicts historiques : contre Meta au Nouveau-Mexique, et contre Meta et YouTube, propriété de Google, à Los Angeles. Au Nouveau-Mexique, un jury a estimé que Meta avait enfreint les lois sur la protection des consommateurs en trompant les utilisateurs sur la sécurité de ses plateformes, et lui a infligé 375 millions de dollars de sanctions civiles. En Californie, un jury de Los Angeles a accordé 6 millions de dollars à une plaignante qui a déclaré devant le tribunal être devenue dépendante aux réseaux sociaux dans son enfance, en jugeant que les deux entreprises avaient agi avec malveillance, oppression ou fraude. Meta, propriétaire d’Instagram, a été jugée responsable à 70 % ; YouTube, à 30 %.

Aucun des deux verdicts n’est définitif. À Los Angeles, la juge du procès a refusé en juin 2026 d’annuler le verdict ou d’ordonner un nouveau procès ; Meta et YouTube ont alors fait appel en juillet. Au Nouveau-Mexique, le juge a ordonné à Meta, en août 2026, de verser 567 millions de dollars de plus à un fonds de traitement et de prévention, ce qui porte la condamnation à 942 millions de dollars. Meta a annoncé qu’elle ferait appel et a demandé au tribunal de suspendre le paiement pendant la procédure.

La comparaison avec le tabac

L’analogie avec le tabac est éclairante, et limitée. Dans les années 1990, l’industrie du tabac a été contrainte, par les procès intentés par les États et par le Master Settlement Agreement de 1998, de répondre de quatre faits — et en 2006, un tribunal fédéral américain a jugé les entreprises responsables d’un stratagème visant à frauder les fumeurs et les fumeurs potentiels, précisément sur ces points. Les plaignants imputent ces quatre mêmes faits aux plateformes :

Là où elle atteint ses limites : la cigarette provoque une dépendance physique par un mécanisme chimique bien compris. Que la conception des réseaux sociaux cause des préjudices psychologiques, et dans quelle mesure, est contesté : le lien est bien documenté en tant que corrélation, le cheminement est plus complexe, et les différences entre individus sont fortes. L’analogie éclaire la stratégie judiciaire ; elle ne décrit pas un mécanisme identique.

Comment nous le savons — pourquoi la théorie de la conception réussit là où les actions sur les contenus échouent

Pendant deux décennies, les actions contre les plateformes se sont brisées sur la Section 230 : le préjudice était rattaché aux contenus des utilisateurs, dont les plateformes ne sont pas responsables. Les procédures qui aboutissent aujourd’hui changent de cible. Elles ne demandent pas au jury de déclarer une publication illicite ; elles demandent si les propres décisions de l’entreprise sur son produit — des fonctionnalités qui maximisent l’engagement, le moment choisi pour les notifications, la recommandation de contenus nuisibles à des mineurs — relevaient de la négligence ou d’un défaut, et si l’entreprise savait. Le contenu appartient à l’utilisateur ; la conception, à l’entreprise. C’est ce changement de cadre qu’ont accepté les verdicts de mars 2026, et qu’a accepté en partie la décision de novembre 2023 dans la MDL : elle a laissé se poursuivre les demandes portant sur le contrôle parental, la vérification de l’âge (age verification), la suppression des comptes et le défaut d’avertissement, et a jugé irrecevables celles qui visaient le fil sans fin, les algorithmes de recommandation et le moment choisi pour les notifications.

Ce que les verdicts établissent, et ce qu’ils n’établissent pas. Ce sont des décisions de jurys de première instance : des signaux forts, mais les deux font l’objet d’un appel, et elles ne constituent donc pas encore une jurisprudence d’appel établie. Notez aussi la rigueur de formulation : hors du prétoire, ce site évite de dire que les utilisateurs sont « addicts », parce que ce mot fait peser la responsabilité sur l’utilisateur et relève d’une science contestée. Dans les procès, l’« addiction » est la thèse juridique des plaignants et le vocabulaire des verdicts ; nous la rapportons donc comme telle. Le terme appartient à l’affaire, pas à notre description des utilisateurs.

Sources

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