Un seul fil relie le tout
Trois entreprises différentes détiennent trois éléments d’apparence anodine sur une même personne. Pris isolément, chaque élément est mince. L’astuce n’est pas un œil qui voit tout : c’est que le même identifiant permet de rattacher les éléments à la même personne, et de les combiner en un profil assez précis pour deviner ce qui la fera réagir.
Vous êtes ici dans un bac à sable sans risque. La personne ci-dessous — Sam — est inventée, tout comme chaque chiffre affiché. Rien ici ne lit vos propres comptes, rien n’est enregistré, et un bouton Réinitialiser se trouve à côté des commandes.
Comment lire cette page. La démo ci-dessous est interactive, mais l’explication porte à elle seule tout l’argument : elle se lit entièrement sans JavaScript. Dépliez l’encadré « Pour aller plus loin » pour savoir ce qui est partagé et ce qui ne l’est pas, et où la loi est intervenue.
Démo Combinaison des données
Ce qu’elle détient sur Sam
- Numéro de téléphone
- Avec qui Sam échange des messages, et à quelle fréquence
- Les heures de la journée où Sam est en ligne
- Modèle de téléphone et système d’exploitation
- Les contacts du carnet d’adresses de Sam
Le contenu des messages est chiffré de bout en bout : il n’est ni collecté, ni nécessaire.
Ce qu’ils détiennent sur Sam
- Téléphone / e-mail hachés
- Position approximative du téléphone de Sam
- Identifiants de l’appareil
- Attributs fournis par les courtiers (étape de vie, tranche de revenus)
- Un identifiant unique, rattaché à la personne
🔗 signale le même détail — un numéro de téléphone ou un e-mail — qui apparaît sur les trois cartes. C’est ce détail commun qui permet de réunir les tranches séparées en une seule.
Les trois détiennent le même détail : un numéro de téléphone ou un e-mail. Même transformé en « hash », une suite de caractères en apparence aléatoire mais toujours identique, c’est la même suite partout, et elle sert donc toujours de lien :
+31 6 1234 5678 → 9f2a1c7b… (toujours la même) Un hash n’est pas anonyme. Il masque ce que dit le détail, mais c’est une étiquette stable — le même numéro ou la même adresse donne toujours le même hash —, et c’est exactement ce qui en fait une clé fiable pour réunir les tranches. Profil de Sam déduit · fictif
Prise isolément, la tranche de chaque entreprise est mince. Appuyez sur « Relier les données » pour les combiner.
Une chose à faire maintenant
Empêchez Meta d’utiliser ce que d’autres entreprises lui disent de vous. Dans l’Espace Comptes de Meta (Accounts Centre), sous Préférences publicitaires, désactivez le paramètre qui permet à Meta d’utiliser l’activité que d’autres entreprises lui signalent à votre sujet (Meta le renomme de temps en temps). Ouvrir les paramètres de Meta (connectez-vous d’abord).
Ce qui vient de se passer
Aucune entreprise, à elle seule, n’a cherché à construire ce profil dans son ensemble. Chacune optimise sa propre activité : l’application de messagerie veut faire fonctionner un service, la plateforme sociale veut vendre de l’attention, le courtier en données vend le rapprochement, chaque enchérisseur veut surenchérir sur le suivant. Le profil est ce qui en découle quand elles partagent une clé. C’est tout l’argument de ce site : pas de complot, seulement des incitations.
La ligne la plus importante est celle du cadenas. L’application de messagerie ne peut pas lire ce que dit Sam : cette partie est vraiment chiffrée. Elle n’en a pas besoin. Les métadonnées — qui, quand, à quelle fréquence, sur quel appareil, depuis quels contacts — suffisent à situer Sam dans le tableau combiné. Le chiffrement protège le contenu, pas les habitudes.
La clé est le mécanisme
Une fois transformé en hash, un numéro de téléphone ou un e-mail peut circuler d’une entreprise à l’autre sans que le numéro lui-même soit jamais partagé — et servir quand même, à chaque fois, de même clé pour relier les données. C’est ainsi qu’une plateforme rapproche ses propres utilisateurs de la liste de clients d’un annonceur ; un courtier en données ramène une douzaine de fiches éparses à un seul identifiant rattaché à la personne, et l’injecte dans l’enchère publicitaire. C’est ce profil-là qui, comme le décrit la page Publicité & surveillance, est diffusé aux enchérisseurs des centaines de fois par jour. « Haché » fait penser à « anonymisé ». Ce n’est pas le cas : une donnée hachée est pseudonyme — un nom d’emprunt qui renvoie toujours à une seule personne —, et c’est précisément ce qui la rend utile pour relier des fiches.
Le profil s’étoffe avec le temps
Le profil n’est pas un simple instantané. Chaque message, chaque visite et chaque position s’ajoute à la même fiche, liée à la même clé. Un élément vieux de plusieurs semaines peut donc encore influencer ce qui parvient à Sam aujourd’hui : que Sam a été en contact avec quelqu’un, que cette personne suit un certain sujet, que le téléphone de Sam s’est trouvé à un certain endroit. Accumulé au fil du temps, cet historique suffit à prédire ce à quoi Sam réagira ensuite. Imaginons que Sam aide un ami qui vient de déménager, cherche des déménageurs et suive quelques comptes de décoration intérieure ; quelques jours plus tard, les publicités passent aux canapés et à la peinture — non parce que quelqu’un a entendu une conversation, mais parce que les signaux autour de Sam ressemblent désormais à ceux de milliers d’autres personnes en plein déménagement.
C’est pour cela que l’on peut avoir l’impression que votre téléphone vous écoute. Lorsque des chercheurs ont examiné plus de 17 000 applications mobiles, ils n’ont trouvé aucune preuve que des applications enregistraient en secret par le micro — et la machine n’en a pas besoin. L’historique des personnes que vous avez contactées, du moment où vous l’avez fait, et de ce que l’on sait déjà sur elles et sur vous, prédit le reste. Dans un cas bien documenté, rapporté en 2012, une chaîne de magasins américaine a construit un modèle qui prédisait, à partir des seules habitudes d’achat, quelles clientes étaient enceintes — et a commencé à leur envoyer des offres pour bébé. Aucune conversation n’a été entendue ; l’accumulation des habitudes suffisait. (L’anecdote souvent répétée du père qui aurait appris la grossesse de sa fille par les bons de réduction repose sur le récit d’un seul employé, resté anonyme, et il est contesté que ce soit le modèle qui les ait envoyés ; la modélisation elle-même est documentée.)
Ce que vous pouvez faire
Compliquez la tâche de ceux qui vous profilent et vous suivent. Aucune de ces mesures n’est une solution complète : chacune affaiblit la clé qui relie vos tranches entre elles.
- Gardez vos comptes séparés. Dans l’Espace Comptes de Meta, vous pouvez garder Facebook et Instagram comme deux comptes séparés, et dans l’UE vous pouvez refuser que les données de votre compte WhatsApp soient combinées avec eux.
- Utilisez une adresse e-mail ou un numéro de téléphone différents selon les services. Cela supprime la clé unique qui réunit vos tranches en un seul profil.
- Installez un bloqueur de traceurs gratuit, comme uBlock Origin : il réduit la capacité du côté des enchères à vous suivre sur le web.
D’autres mesures, classées selon ce qu’elles changent vraiment : Que faire →
Pour aller plus loin — ce qui est partagé et ce qui ne l’est pas, et où la loi est intervenue
Contenu ou métadonnées. Les messages et appels WhatsApp sont protégés par un chiffrement de bout en bout (le protocole Signal) : leur contenu n’est donc pas lisible par le service. Ce qui circule vers le reste de l’entreprise, ce sont les métadonnées et les informations du compte — la distinction que fait la ligne au cadenas de la démo.
C’est la combinaison entre services qui est contestée. Dans le secteur de la publicité en ligne, cette combinaison a ses propres noms — identity stitching ou identity resolution —, mais l’idée reste simple : rattacher les morceaux à une seule personne. L’autorité allemande de la concurrence, le Bundeskartellamt, a interdit en 2019 à Meta (alors Facebook) de combiner les données d’un utilisateur entre Facebook, Instagram, WhatsApp et des sites tiers sans véritable consentement. La Cour de justice de l’UE a conforté cette approche dans Meta c. Bundeskartellamt (2023), et l’affaire n’a été close en 2024 qu’après que Meta a mis en place un « Espace Comptes » permettant aux utilisateurs de l’UE de garder les services séparés. Ce classement n’était pas un certificat de bonne conduite : l’autorité a précisé qu’il ne signifiait pas que toutes ses préoccupations de concurrence avaient été levées, et a laissé d’autres améliorations à d’autres règles, comme le Digital Markets Act de l’UE et le droit de la protection des données. L’option « Appliquer les règles de protection de la vie privée (par ex. UE) » en tient compte : l’architecture est la même partout, mais dans l’UE la combinaison exige un consentement et peut être désactivée.
La transparence a été jugée insuffisante (et l’affaire est devant la justice). La Data Protection Commission irlandaise a infligé en 2021 à WhatsApp une amende de 225 millions d’euros pour ne pas avoir indiqué clairement aux utilisateurs comment leurs données étaient partagées avec d’autres sociétés de Meta. Cette sanction ne clôt pas l’histoire : en février 2026, la Cour de justice de l’UE a jugé que WhatsApp peut contester la décision de niveau européen sur laquelle elle repose, et a renvoyé cette affaire devant une juridiction inférieure de l’UE. Considérez-la donc comme un litige en cours, et non comme un verdict définitif.
Pourquoi c’est une simulation. Sam est un personnage inventé, et tous les chiffres sont donnés à titre d’illustration. Nous ne récupérons pas — et ne pourrions pas honnêtement récupérer — les propres données WhatsApp, de réseaux sociaux ou de courtiers de la personne qui visite ce site ; le but est de montrer le mécanisme, pas de l’appliquer à vous.
Sources
- WhatsApp, Does WhatsApp collect or sell your data? — chiffrement de bout en bout du contenu ; partage des métadonnées et des données de compte.
- Bundeskartellamt, Meta/Facebook — combining data from different sources (procédure ouverte en 2019 ; close en 2024), et communiqué de presse (10 octobre 2024), Facebook proceeding concluded — l’affaire a été close à la discrétion de l’autorité ; cela « ne signifie pas que toutes les préoccupations relevant du droit de la concurrence ont été entièrement levées ».
- Cour de justice de l’UE (4 juillet 2023), Meta Platforms v Bundeskartellamt, affaire C-252/21.
- Data Protection Commission (Irlande), Decision in WhatsApp transparency inquiry (2 sept. 2021 ; 225 millions d’euros).
- Cour de justice de l’UE (10 février 2026), WhatsApp Ireland v European Data Protection Board, affaire C-97/23 P — le recours de WhatsApp contre la décision contraignante du Comité européen de la protection des données (EDPB) à l’origine de l’amende est recevable ; l’affaire a été renvoyée devant le Tribunal de l’UE pour qu’il statue sur le fond.
- Meta for Developers, Advanced Matching — Meta Pixel — l’e-mail et le téléphone hachés comme clé de rapprochement de l’activité hors du site.
- Cracked Labs / Wolfie Christl (2023), Pervasive identity surveillance for marketing purposes — le rattachement des identifiants à un identifiant unique par personne, puis leur injection dans les enchères en temps réel.
- Irish Council for Civil Liberties, The scale of Real-Time Bidding data broadcasts in the U.S. and Europe — le profil est diffusé 376×/jour (UE), 747×/jour (États-Unis).
- Pan, E., Ren, J., Lindorfer, M., Wilson, C. & Choffnes, D. (2018), Panoptispy: Characterizing Audio and Video Exfiltration from Android Applications, Proceedings on Privacy Enhancing Technologies — une étude de 17 260 applications n’a trouvé aucune preuve d’enregistrement secret par le micro.
- Duhigg, C. (2012), How Companies Learn Your Secrets, The New York Times Magazine — la prédiction par Target de la grossesse d’une cliente à partir de ses habitudes d’achat ; le profilage prédictif dans le temps.
- Piatetsky, G. (7 mai 2014), Did Target Really Predict a Teen's Pregnancy? The Inside Story, KDnuggets — avec un extrait de Predictive Analytics d’Eric Siegel (Wiley) : l’anecdote est « une histoire anonyme », dont le lien avec le modèle de Target relève d’une « implication tacite mais non étayée ». Publication du secteur.